Quintero Gaviria, Jaime Andrès

La représentation sociale du père en Colombie
The Social Representation of the Father in Colombia

 
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RÉSUMÉS

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TEXTE INTÉGRAL

L’article suivant est le résultat d’une première partie de notre travail de thèse qui porte sur la maltraitance des enfants et la transmission de la fonction paternelle. Nous nous intéressons plus particulièrement aux situations de maltraitance des enfants inscrits dans des familles où ces situations se sont répétées de génération en génération. En partant du postulat selon lequel la famille s’intègre dans un tissu de transmissions culturelles (Goldbeter, 2002), nous avons pensé important de commencer notre recherche par l’étude des représentations sociales1 du père en Colombie.

Pour cela, nous avons réalisé une étude bibliographique et une série d’entretiens semi-directifs avec trois familles accueillies par l’Institut Colombien de bien-être familial (ICBF)2 de la ville de Salamina et cinq professionnels de ce même institut. Nous nous proposons de partager nos réflexions et questions concernant la relation entre les fonctions et caractéristiques attribuées au père depuis l’époque de la colonisation et la représentation du père qui se dégage de nos entretiens.

Ce qui reste de la colonisation dans la représentation sociale du père

La formation de la représentation sociale du père remonte à l’époque de la colonisation (entre le 16e et 19e siècle) lors de l’instauration d’une structure sociale issue de la culture et de la religion espagnole. Selon Melo (1996), cette structure s’est inspirée du féodalisme pour créer le système de l’« Encomienda » : le colonisateur protégeait et éduquait les indigènes alors que ceux-ci avaient le devoir de le rétribuer avec leur travail et leur récolte (Melo, 1996).

L’« Encomienda » était, dans son principe, une mission divine proposée par les rois et mise en œuvre grâce à l’Église catholique et les seigneurs espagnols. C’est ainsi que Dieu, le roi et le seigneur espagnol ont servi de premiers repères pour la formation de cette représentation.

D’un autre côté, il ne faut pas oublier l’histoire des indigènes et le destin de milliers d’hommes et de femmes morts pendant la conquête et la colonisation. Cette histoire faite de violence et de morts serait-elle également un élément psychique important à l’œuvre dans la représentation sociale du père en Colombie ? Pour répondre à cette question, nous devrions envisager les traces de violences physiques et symboliques chez les esclaves et les métis issus des rapports avec les colonisateurs.

De l’histoire des esclaves venus d’Afrique, on retrouve par exemple la situation des hommes arrachés de leurs familles et leur patrie dont la trace sur la représentation sociale du père pourrait être l’idée d’un père souvent absent. Quant aux métis, la plupart d’entre eux n’ont pas été reconnus par leurs pères espagnols (Melo, 1996), ce qui nous amène à penser ici la trace laissée par un père inconnu.

Par-delà les rapports de violence entre les colonisateurs et ces peuples-là, il nous faut aussi considérer les enjeux socioculturels qui se sont déroulés au sein du monde colonial lui-même, et notamment la place de la maternité dans les échanges culturels qui ont eu lieu entre les acteurs sociaux qui formaient la société colombienne de cette époque. Les « pères de la patrie » issus de l’élite créole, avaient la plupart du temps des nourrices amérindiennes ou afro-américaines qui les alimentaient de leur lait mais aussi et surtout de leurs cultures.

Ces différents éléments nous conduisent ainsi à proposer l’hypothèse d’une représentation du père tout à la fois formée de certains attributs des peuples historiques mais aussi issue de leurs échanges culturels.

Avant de continuer, revenons au concept de représentation sociale et soulignons les deux parties de sa composition, à savoir : le noyau et la périphérie. Le noyau est l’ensemble des significations plus consistantes au cours du temps, celles qui sont notamment liées aux évènements historiques, sociologiques et idéologiques d’une société (Vergara, 2009). Nous dirons donc que la représentation sociale du père retient dans son noyau les attributs qui remontent au prototype du père espagnol tels que la vérité, l’autorité, la protection et la violence.

Dans la périphérie de cette représentation, nous retrouverons d’autres éléments et attributs issus de la rencontre entre les espagnols et les indigènes, mulâtres et métis. Mais, étant donné que l’histoire de la Colombie a suivi son cours après la colonisation, attachons-nous maintenant au devenir de la représentation sociale du père depuis l’indépendance et la fondation de l’État-nation.

La société colombienne depuis l’indépendance, un projet moderne ancré dans un système patriarcal

Après l’indépendance en 1819, un nouvel ordre social est fondé à partir de la création de nouvelles lois et de nouvelles institutions. L’instauration de cet ordre n’entraîne pourtant pas une modification significative de l’investissement social du père. D’ailleurs, la place libérée par les colonisateurs dans l’espace social sera repris par les représentants de la nouvelle élite créole, ceux qui selon Uribe de Hincapie (2001) seront considérés comme les pères sociaux.

À cette époque-là, l’État est encore une chose abstraite. Au milieu de l’incertitude d’une société peu organisée, l’Église catholique ainsi que ces pères sociaux représentent les points fixes auxquels les individus peuvent s’attacher. En même temps, la famille patriarcale s’impose dans presque tous les territoires. Le père de ce type de famille correspond à l’image « du pater familias qui retient une façade sévère en inhibant ses expressions affectives envers le groupe familial et qui sont bien sûr maitrisées en fonction du profil qu’exige le commandement absolu » (Gutierrez, 1990, p. 9).

C’est ainsi que de cette nécessité de soutenir leur pouvoir, les pères ont justifié l’utilisation de la violence envers leurs femmes et leurs enfants. En conséquence, la société postcoloniale valorise les châtiments appliqués par les pères comme des actes justes, et surtout, moraux. Depuis le début de la fondation de l’État moderne en Colombie, cette figure du père va toutefois être mise en cause grâce aux conquêtes des nouveaux discours et pratiques modernes dans les domaines juridique, scientifique et politique.

Au niveau de la famille, l’un des effets principaux de l’apparition de ces nouveaux discours est la reconnaissance de l’enfant en tant que sujet social et sujet du droit (Bocanegra, 2007). C’est précisément le discours rationnel et scientifique de la modernité qui a attiré l’attention de la société de l’époque sur le bien-être des enfants en tant qu’objectif à atteindre pour le progrès de la société. C’est ainsi que le bien-être et la protection des enfants deviendront des tâches fondamentales de la famille.

La famille moderne s’organise autour de l’enfant et ses responsabilités envers lui autour des conditions facilitant son développement. Les enfants ne sont plus soumis à la toute-puissance paternelle mais deviennent des sujets d’un processus d’éducation basé sur le principe du bien-être matériel et émotionnel.

Malgré l’irruption de ces nouveaux modes d’être et de faire la famille, les discours et pratiques modernes ne se sont fortement institués qu’à partir du milieu du 20e siècle. Les changements économiques et culturels survenus au cours de ce moment-là conduisent la société et la famille à mettre leurs efforts sur les processus d’éducation et de socialisation. Ces changements ont entraîné un réaménagement des rapports et des rôles à l’intérieur de la famille où la mère et le père ont assimilé des fonctions dans le sens de ces processus.

D’ailleurs, « les nouvelles règles pour l’éducation des enfants comportaient une mise à niveau des positions du père et de la mère dans le foyer. Ces nouvelles règles ont été particulièrement créées au départ des années soixante grâce à la forte participation du père au niveau physique et émotionnel dans le processus d’éducation de ses enfants » (Jiménez, 2008, p. 167).

Ces redéfinitions de la famille ne seront cependant identifiables que dans certains territoires et secteurs de la société colombienne. Les résultats d’une récente étude faite à Bogota sur ce que signifie « être mère » et « être père » montrent, par exemple, « l’effondrement de l’équation femme égale à mère selon laquelle la maternité était le projet central de la vie d’une femme » (Puyana, Mosquera, 2011, p. 18). De même, nous pouvons constater dans cette étude que la représentation du père en tant qu’homme nourricier du foyer, peu expressif de ses affects et centre d’autorité dans la famille est aujourd’hui moins souvent évoqué.

En somme, « le père n’est pas perçu en tant qu’unique pourvoyeur économique de la famille et la femme comme l’unique responsable des tâches à remplir du foyer. On parle aujourd’hui de tâches et responsabilités partagées de telle sorte que l’idée selon laquelle il y aurait des tâches exclusives à chaque sexe a été abolie » (Micolta, Escobar, Betancourt, 2013, p. 354)

Au-delà des redéfinitions de la maternité et de la paternité, ce qui a été mis en cause ce sont « les notions du masculin, du féminin, de l’enfance, de la maturité, du conjugal, du parental, de l’éducation et de la parenté, de même que les pratiques par lesquelles ces notions ont été matérialisées » (ibid., p. 357). Ainsi, les transformations dans les domaines de la politique, l’économie et la culture au long de l’histoire ont débouché sur des changements de l’ordre social et de l’institution de la famille.

« Le patriarcat, l’autorité de l’homme, la dépendance des femmes et la soumission des jeunes à l’autorité paternelle ont été remplacées par une nouvelle philosophie de la liberté et l’autonomie. C’est ainsi que les valeurs traditionnelles qui régnaient dans la famille ont été remises en question de même que le modèle de la famille nucléaire, en donnant le pas à la légitimation d’autres formes de coexistence où les personnes cherchent des territoires sociaux nouveaux » (ibid., p. 353).

Toute recherche dans le domaine de la famille, et a fortiori celles portant sur la violence intrafamiliale, se doit donc de proposer des approches qui rendent compte des reconfigurations complexes de la famille, la société, la culture et la subjectivité. Au vu de notre première analyse, nous nous interrogeons sur ce qui reste des vestiges d’une représentation dans une réalité sociale signée de contradictions culturelles et politiques profondes.

Autrement dit, en dépit de toutes ces transformations sociales et familiales, y aurait-il une représentation sociale du père en lien avec la problématique de la violence sociale et familiale qui reste vivante dans la société colombienne ? Dans le cas spécifique de la violence intrafamiliale, nous faisons l’hypothèse que l’assimilation psychique du père, telle que sa représentation s’est configurée culturellement et socialement en Colombie, est déterminante dans le déploiement du lien social.

À ce stade, notre analyse nous a conduit au constat d’une représentation sociale du père composée de plusieurs attributs culturels d’une part, et d’une société et d’une famille traversées de discours de la modernité mais ancrées dans l’ordre du patriarcat d’autre part. Cela nous a amené à nous interroger sur les enjeux de l’entrecroisement de cette représentation et de ces discours, notamment dans le cadre des rapports entre les familles dites maltraitantes et les institutions de prise en charge.

Pour cela, nous évoquerons à présent quelques témoignages des personnes qui ont participé à notre étude. C’est ainsi qu’à partir des récits que nous avons reconstitués, nous affirmons que la représentation sociale du père empreinte de violence continue d’occuper une place importante dans l’ordre social et la scène familiale. C’est pourquoi nous oserons dire que la représentation sociale du père reste un fondement de la société colombienne malgré les discours de la modernité que perpétue la vie institutionnelle.

Il s’agit d’une représentation qui articule les questions de l’origine, la protection, la loi et l’autorité, en un mot, la certitude et la sécurité d’un destin prédéterminé. Par contre, elle rejoint aussi des attributs négatifs comme ceux de l’absence, l’autoritarisme et la violence. Pour mieux illustrer ce qui précède, les propos d’un des professionnels de l’ICBF rendent compte justement de l’ambiguïté des attributs de la figure du père : « J’ai toujours vu, depuis mon expérience du travail, un père nourricier et un père en quelque sorte absent ; un père en tout cas qui impose, disons, l’autorité ».

Par suite, le père conjugue l’autorité et la protection avec ses absences voire sa violence. C’est le cas précisément d’une femme interrogée qui affirmait : « Il était un bon père, il nous battait fort et il aimait bien l’alcool, mais rien nous a manqué jamais ». En revanche, une autre femme interrogée rejetait son père à cause de son absence et sa violence, d’ailleurs elle ne le reconnaissait pas en tant que géniteur.

Pour cette femme son unique origine était sa mère, c’est du moins ce que nous avons constaté en interprétant le dessin de l’arbre généalogique qu’elle a fait au cours d’un entretien. Dans ce dessin, l’absence du père ou de n’importe quelle figure semblable était évidente. En réponse à notre question concernant cette omission, elle disait : « Il n’est pas là [présent sur mon dessin] parce que nous sommes enfants de pères différents, mais nous sommes frères et sœurs de sang parce que nous sommes les enfants de la même mère ».

Cette omission du père et sa négation en tant que donneur de vie et fondateur d’un ordre nous interroge sur l’un des éléments de la représentation sociale du père, à savoir, être le point d’origine. Bien que cette conception du père soit un cas particulier, il nous permet d’attirer l’attention sur les contradictions et les ambiguïtés autour de la représentation sociale du père. Alors, est-ce que le père peut être représenté en tant que figure protectrice et en même temps violente ?

Dans cette perspective, il y aurait des images, discours et pratiques liés au père impliqués dans la déstabilisation de l’ordre que cette figure fonde. En d’autres termes, la représentation sociale du père joue un rôle déterminant dans la perception du monde familial de même que dans la perception sociale de certaines entités de l’État sur lesquelles les individus projettent l’autorité, la protection et la violence.

Le père et la violence en Colombie

En ce sens, d’un point de vue sociohistorique, nous rappelons l’étude sur la violence en Colombie réalisée par Jimeno et Roman (1996) afin de montrer notamment la relation entre la perception sociale de l’autorité et la violence. D’après cette étude, la perception et l’exercice de l’autorité sont traversés par la démesure, l’imprévisibilité, l’inefficacité, la méfiance et la peur. Il y aurait ici une ombre de l’autorité, celle de l’autoritarisme dont l’expression est la violence. Pour Harker (1973), en rappelant les propos de Weber sur l’autoritarisme, celui-ci se produit grâce à deux conditions préalables, à savoir : un ordre social préexistant et l’introjection de celui-ci par les sujets.

La première de ces conditions nous amène à penser aux piliers symboliques qui soutiennent la société colombienne moderne. Pour cela, les propos des deux dernières constitutions politiques de la Colombie sont éloquents. Dans son préambule, la constitution de 1886 commence en disant : « Au nom du Dieu, source suprême de toute autorité, les délégataires […] ». Puis celle de 1991 déclare : « Le peuple de la Colombie, en exerçant sa souveraineté, représenté par ses délégataires à l’Assemblée Nationale Constituante, en invoquant la protection de Dieu, et afin de fortifier l’unité de la Nation […] ».

Dieu et l’État sont par conséquent les piliers fondateurs de cette société. Ce qui attire notre attention, c’est le fait de fonder un État, dans le sens moderne du terme, en consacrant en même temps son autorité et sa protection à Dieu. Cela peut nous indiquer que le patriarcat préexiste dans l’esprit de la loi et demeure vivant dans la mesure où les sujets l’introjectent par la voie de l’image du père. Autrement dit, ce Dieu qui émane du patriarcat, c’est l’image d’un père fondateur mais tyrannique et absent, qui reste apparemment ancrée dans la société colombienne.

Cette représentation sociale du père qui mêle l’autorité et la violence, nous l’expliquons justement à partir des attributs issus des traits inscrits dans la psyché de nos ancêtres. Si cette image demeure aujourd’hui, c’est parce qu’elle est devenue un objet de transmission psychique. En tant qu’objet psychique, la représentation sociale du père articulerait une série de contenus tels que des idées, des émotions ou des images.

Nous parlons donc d’une trame psychique sous-jacente, c’est-à-dire, de l’ensemble des contenus transmis qui font partie des subjectivités et des liens sociales des colombiens. Une source historique de ces contenus est précisément la représentation sociale du père qui s’est formée depuis le choc culturel entre les colonisateurs espagnols et les indigènes. Ces contenus comprennent les sentiments de la rage, la peur, la jalousie, l’insécurité et l’infériorité (Gissi, 2004).

D’après Gissi, ces sentiments-là ont été d’abord refoulés et puis déplacés sur « les femmes (infidèles et traîtresses comme dans le mythe de Malinche), sur les enfants, sur les voisins plus faibles » (2004, p. 74). De même, le choc contre les espagnols a créé chez les latino-américains la sensation de n’avoir pas de puissance, ce qui a aussi produit un moi faible. Partant, il n’y avait pour les indigènes et les autres peuples conquis d’autre possibilité que de s’identifier avec l’agresseur ; identification ambiguë et compensatoire qui ne satisfait pas les besoins basiques d’identification positive.

Depuis la colonisation jusqu’au 21e siècle, les pères sont devenus maltraitants, migrants et violents. C’est pourquoi le modèle de la masculinité paternelle issu des processus historiques de la conquête et la colonisation n’est pas celui de la protection, l’affect et la guidance, mais celui de la puissance, la rigidité et l’arbitraire (Gissi, 2004, p. 74).

Ce qui précède nous indique qu’il y a une représentation sociale d’un père arbitraire, autoritaire et violent qui a été transmise psychiquement et qui résiste à se transformer.

Cela parce que l’impossibilité d’élaborer les sentiments détachés depuis le choc avec les conquérants espagnols, a donné lieu à l’incorporation d’une image avec laquelle les indigènes se sont finalement identifiés. La transmission psychique de cette image serait donc par voie des mécanismes de l’incorporation et de l’identification (Ciccone, 2012). Pour toutes ces raisons, nous affirmons que, malgré les reconfigurations des représentations sociales du père, il y a un élément qui résiste au changement, celui qui est lié justement à la violence.

Quant à la persistance de cet élément au cours du temps, la transmission psychique est le processus qui l’a rendu possible : la projection, l’incorporation et l’identification (Ciccone, 2012) sont les mécanismes psychiques grâce auxquels la représentation sociale du père liée à la violence résiste et persiste. Cet élément de la représentation sociale du père est un des éléments qui, du point de vue des processus psychiques inconscients, joue un rôle déterminant dans les situations de violence dans la famille.

Nous faisons à ce titre état des propos des professionnels de l’ICBF par rapport à ce type de violence, notamment la maltraitance des enfants. D’après ces professionnels, l’origine de la maltraitance3 se trouve dans les difficultés des parents à élever leurs enfants et exercer leur autorité. De même, ils considèrent que les comportements transgressifs chez les enfants sont aussi la conséquence de ces difficultés.

Alors, ce que je constate, c’est que les parents laissent passer le temps, ils ne savent pas élever leurs enfants et lorsque l’adolescence arrive, ces parents pensent que leurs enfants seront toujours maniables, bien qu’ils n’aient pas construit cette figure tout à fait nécessaire de l’autorité. Est-ce que les enfants considèrent les parents en tant que l’autorité ? Pas aujourd’hui (témoignage d’un professionnel de l’ICBF).

En outre, à leur avis, ces problèmes sont récents, autrement dit, les parents d’autrefois savaient bien exercer leur autorité du moment qu’elle était reconnue par leurs enfants.

Je vois maintenant que les parents ne font pas de châtiments comme auparavant, parce qu’avant, lorsque vous faisiez quelque chose, vous receviez immédiatement un châtiment ; mais ce n’est pas comme ça aujourd’hui. Aujourd’hui les parents sont très lâches, et alors, qu’est-ce qu’ils font ? Je constate, en parlant avec les familles, que les enfants font n’importe quoi et leurs parents leur donnent des choses et des bisous en renforçant ces comportements-là, et puis, lorsque ils sont déjà ados, les parents ne sont pas capables de contrôler leurs enfants (témoignage d’un professionnel de l’ICBF).

Il s’agissait donc d’une époque imprécise, au cours de laquelle les enfants obéissaient, la maltraitance n’existait pas, de même que l’ICBF. Là, la représentation du père est celle d’une figure nourricière et protectrice qui exerce une autorité stricte. Mais, selon les mêmes propos de ces professionnels, cette image-là, est aussi celle d’un père violent, absent, distant ou inconnu. Par contre, l’image de la mère est moins hésitante et surtout plus fondamentale dans la vie des enfants. En fait, ajoutent-ils, ce qui aurait le plus dérangé le processus d’éducation des enfants, c’est moins l’absence du père que celle de la mère.

Pour résumer ces deux images, l’un de ces professionnels a rappelé un adage typiquement colombien : « la mère peut n’être qu’une seule, le père n’importe quel fils de pute ». Ainsi l’image du père est traversée par l’évocation d’une certaine absence et d’une banalisation de sa place dans la famille. Le père peut être n’importe qui, mais plus spécifiquement, n’importe quel « fils de pute ». D’après Grisales, il ne s’agit pas simplement d’une insulte, c’est une expression « sacrée qui nous brûle la bouche » (Grisales, 2009, p. 9).

Pour ce même auteur, les mauvais mots sont ceux qui dévoilent notre histoire et notre caractère. Alors :

En tant qu’insulte, le sens de l’expression « fils de pute » ne se comprend qu’à partir de la dévotion que les latino-américains ont envers la mère. Le père peut être n’importe qui : un aventurier, un irresponsable. Cette dévotion, souligne que la mère est le point d’enracinement de l’univers chez nous, mais cela montre aussi un sentiment ambigu de fascination et de mépris pour le père (ibid.).

D’autre part il faudrait interpeller ces images au sujet des transformations introduites dans la sphère de la famille par la voie des discours issus de la modernité. En effet, ce qui se présente comme nouveau dans ce cadre familial, c’est la place de l’enfant comme sujet du droit et de l’État comme protecteur de ce droit. Pour cette raison les rapports entre les parents et leurs enfants sont surveillés et l’autorité parentale circonscrite par celle de l’État représenté par l’ICBF.

En tant que représentant de la loi et de l’autorité, la perception des familles de l’ICBF est traversée par l’image du père, en d’autres termes, cette image est projetée sur l’ICBF. Mieux encore, nous avons identifié un autre attribut de la représentation sociale du père par la voie de cette projection. Cette image correspond à la figure qui sert à indiquer la perception sociale que les familles possèdent de l’ICBF.

En effet, l’un des professionnels rappelait : « Alors, nous sommes devenus "El coco". Aujourd’hui les parents ne font plus peur aux enfants comme nos parents faisaient avec nous en nous disant : "regardez, voici venir l’ombre". Aujourd’hui ils disent : "si vous continuez à vous comporter comme ça, on va vous emmener à ICBF" ». Pour les participants à notre étude, c’est donc ce personnage du folklore hispano-américain qui décrit aujourd’hui l’ICBF.

Selon le récit populaire, El coco est le représentant de l’autorité paternelle qui est invoqué pour faire peur aux enfants désobéissants (Vélez, 2007). El coco est donc celui qui terrifie pour exercer l’autorité. Voilà un autre aspect de la représentation sociale du père : la terreur. Cette image s’ajoute à celle déjà soulignée en formant donc l’image d’un père qui a été probablement incorporé psychiquement et qui est aussi projetée sur les agents et les entités qui ont pour fonction de sauvegarder l’ordre social.

Conclusion

Le père, à l’égard de sa représentation sociale en Colombie, est le représentant de l’autorité, un représentant aventurier qui incarne la terreur chez les enfants. Il est El coco et n’importe quel fils de pute. Il rappelle la figure du conquérant oppresseur devenu héros. C’est l’image que reflètent les histoires de violences d’avant et d’aujourd’hui. C’est l’image du père de la patrie, du père social. C’est le visage d’un Etat abstrait et non digne de confiance, mais consacré à Dieu.

Ces premiers éléments de notre recherche nous ont permis d’esquisser les particularités historiques, sociales et culturelles de cette représentation sociale du père en Colombie. Ceci n’est pas sans poser, dans l’hypothèse de la transmission psychique de cette image par la voie de l’identification projective, de nouvelles questions qui sont autant de pistes pour la poursuite de notre travail : cette image du père correspond-elle à l’idéal culturel et familial de la société colombienne ? Est-ce qu’il s’agit d’un modèle identificatoire parental transmis d’une façon indifférenciée, non symbolisée ? Est-ce qu’une telle image se retrouve surtout dans ces situations d’autoritarisme comme celles rencontrées dans la maltraitance des enfants ? Enfin, comment est-ce que la transmission d’une telle image participe à la subjectivation de la fonction paternelle dans ces situations-là ?


BIBLIOGRAPHIE

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Notes

1 Les représentations sociales sont l’ensemble des connaissances et des savoirs spécifiques qui font partie du sens commun et qui permettent l’action, la communication et la compréhension de l'environnement social, matériel et idéal (Jodelet, 1986).

2 L´ICBF est une entité inscrite au sein du Département administratif [NDLR : Ministère] pour la Prospérité sociale de la Colombie. Cette entité a été créée en 1968 afin de répondre aux problématiques de la société colombienne telles que la malnutrition, la fragilité de la famille et les enfants abandonnés. La loi de juillet 1979 établit que : « L’objectif de l´ICBF sera de renforcer la famille et protéger les enfants » (chapitre 2, article 20).

3 Selon le Code de l’enfance et l’adolescence de la Colombie, loi 1098/2006 : « La maltraitance des enfants est tout type de préjudice, punition, humiliation ou abus psychique voire psychologique, négligence, de mauvais traitements ou d’exploitation sexuelle y compris les actes sexuels abusifs et le viol. En général, la maltraitance comprend toute forme de violence ou d'agression envers le garçon, la fille ou l’adolescent réalisée par leurs parents, leurs représentants légaux ou quelque personne ».


POUR CITER CE DOCUMENT

Quintero Gaviria, Jaime Andrès, 2016, «La représentation sociale du père en Colombie», Strathèse, Varia, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://strathese.unistra.fr/strathese/index.php?id=669
 


A PROPOS DE

Jaime Andrès Quintero Gaviria

EA 3071 Subjectivé, lien social et modernité