Le Breton, David, Gourinat, Valentine et Kefi, Najoua

Avant‑propos

 
 Plan | Texte | Citation | Auteur 


TEXTE INTÉGRAL

 

 

Ajusté, corrigé, réparé, embelli ou bien utilisé comme instrument performatif, le corps modifié répond toujours à une volonté subjective de remaniement, manière de se jouer de soi et de son identité. Cette démarche peut répondre à des objectifs hétérogènes, tantôt intégrant tantôt défiant certaines conventions socio-culturelles. Néanmoins, ces processus de modifications corporelles apparaissent bien souvent comme une idéalisation de l’exigence d’imprimer dans la chair le sens d’une quête identitaire personnelle et/ou l’exigence d’assimiler une identification collective. Le concept d’un « corps-relieur » (Le Breton, 2011 : 53) évoque aussi bien l’idée d’un corps médiateur entre l’extériorité et l’intériorité du sujet (entre l’apparence et l’image de soi) qu’entre l’individu et la ou les société(s) ou entre l’individu et les cultures de référence.

Dans l’analyse des pratiques de modification corporelle, pouvons-nous toujours établir une approche dichotomique, comme l’est celle de modifications « normatives » ou « anti-normatives » ? Non, sans doute, car il faudrait définir des normes impératives qui n’existent guère dans une société d’individus où les relations au corps les plus disparates, les plus contradictoires coexistent dans les mêmes espaces sociaux. Que ce soit au sein du milieu artistique performatif ou bien dans le milieu médical, nous sommes couramment confrontés à des corps modifiés qui défient la capacité de classement en catégories de genre, d’espèce, ou d’âge, entre autres. Des hommes ou des femmes entendent en effet troubler de manière ludique par leur apparence le regard des autres. Quelles réflexions pouvons-nous poser face à ces corps modifiés qui restent « hybrides » ? Au contraire, comment interroger les modifications corporelles qui visent à sortir d’une certaine « hybridité » pour rejoindre une apparence connotée plus favorablement ? Comment s’accommoder du regard et du jugement des autres et de la société lorsqu’on vit dans un corps qui interpelle ? Quelquefois cependant le goût de la provocation s’affirme chez quelqu’un qui souhaite délibérément agacer le conservatisme de certains. Quelles articulations théoriques possibles entre les modifications corporelles qui renforcent des « passages » au sein de sa propre culture ou de son propre groupe de référence (Van Gennep, 1909) avec celles qui sont vécues comme des marques de changement valorisées plus intimement ?

Les fort nombreux événements et travaux récents autour du corps, de ses usages (Memmi, 2014), de ses fragments (Denis-Morel, 2015), de ses vulnérabilités (Gardou, 2015), de ses transformations (Munier, 2014), de ses limites (Thiel, 2014), nous prouvent combien cette question est toujours et encore vivante, riche, inépuisable. Car le corps n’est pas qu’un simple objet de pensée, il est également un support d’apprentissage et d’expérience (Delory‑Momberger, 2016).

Les textes présentés dans ce dossier nous témoignent de cette variété et cette complexité de l’analyse du corps en métamorphose, ce corps qui se transforme malgré nous ou que l’on transforme à dessein. Ils témoignent également de la diversité disciplinaire essentielle à l’étude du corps, de ses usages, de ses vécus. Ces champs disciplinaires, embrassant tant le monde médical, le monde social, que le monde artistique, nous révèlent de fait l’immensité de ce thème de recherche qu’est celui du corps, si familier à chacun en tant que support d’expérience quotidien, et pourtant encore si prompt à être exploré de part en part, à se dévoiler dans des facettes nouvelles, tantôt obscures, tantôt inédites ou inattendues.


POUR CITER CE DOCUMENT

Le Breton, David, Gourinat, Valentine et Kefi, Najoua, 2017, «Avant‑propos», Strathèse, 6/ 2017. Corps modifiés, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://strathese.unistra.fr/strathese/index.php?id=1185
 


A PROPOS DE

David Le Breton

Professeur de sociologie et anthropologie, Université de Strasbourg

Valentine Gourinat

Doctorante en sociologie, Université de Strasbourg

Najoua Kefi

Docteur en sociologie, Université de Strasbourg