Kern, Laura

Les identités de l’Alsace à la croisée des préoccupations historiques et archéologiques régionales (1751-1870)
The Identities of Alsace at the Crossroads of the Regional, Historical and Archaeological Concerns (1751-1870)

 
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RÉSUMÉS

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TEXTE INTÉGRAL

Avant la conquête française de 1648, l’Alsace n’est pas une région clairement définie. Elle fait partie du grand empire germanique mais n’a pas l’identité propre qui la caractérise encore aujourd’hui. Les premiers contours de l’Alsace se dessinent avec l’historien Frédéric Ulrich Obrecht (16461701). En effet, ce dernier avait pour projet la rédaction d’une histoire d’Alsace qu’il introduisit en 1681 à travers une étude préliminaire, l’Alsaticarum rerum prodomus ; mais son projet ne vit jamais le jour. Puis, dans la seconde moitié du 18e siècle apparaissent en Alsace les premiers ouvrages savants issus du développement de l’archéologie et de l’histoire en tant que sciences. Citons pour exemple la célèbre Alsatia Illustrata de Jean-Daniel Schoepflin, publiée en 1751, ou encore les ouvrages de Philippe-André Grandidier à travers lesquels naît véritablement une histoire régionale. Enfin, au début du 19e siècle, Jean-Georges Schweighaeuser et Philippe-Aimé Golbéry célèbrent la beauté du patrimoine alsacien par le biais de leurs Antiquités de l’Alsace publiées entre 1825 et 1828.

Après cela, au milieu du 19e siècle, l’Alsace participe à un engouement général pour le Moyen Âge. À cela s’ajoute l’importante influence du romantisme allemand apportée par les pionniers Johann Gottfried von Herder et, bien entendu, les frères Jacob et Wilhelm Grimm pour qui les collectes de contes et légendes avaient pour principale finalité de capter l’âme du peuple, la Volksseele, à travers l’oralité et la scripturalité, ceci en établissant une stratigraphie de la langue au service de la philologie. La double culture allemande et française de l’Alsace en fait un laboratoire particulièrement riche dans lequel on observe de nouvelles préoccupations historiques, tout particulièrement au travers du personnage d’Auguste Stoeber, poète et folkloriste alsacien. Ce dernier, héritier des frères Grimm, s’intéresse aux traditions populaires alsaciennes.

Le contenu de tels ouvrages met en avant diverses préoccupations : qu’est-ce que l’Alsace, d’un point de historique, archéologique et géographique ? Comment les Alsaciens perçoivent-ils leur patrimoine culturel ?

Dans cet article, nous tenterons de comprendre, d’une part en quoi la recherche historique alsacienne des 18e et 19e siècles a été fondatrice des identités de l’Alsace, à travers les travaux des archéologues et historiens alsaciens, et d’autre part comment elle a mené à la création d’une histoire patriotique dans une volonté (héritée du romantisme allemand) de saisir l’âme du peuple.

Les premiers pas de l’historiographie : la création d’une identité alsacienne

L’étude des ouvrages de Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771) et Philippe-André Grandidier (1752-1787) dévoile une volonté de rédiger une histoire provinciale de cette Alsace qui, depuis plus d’un siècle, fait partie du royaume de France. Les historiens se plaisent à écrire l’histoire de la petite patrie par curiosité et par amour pour les lieux qu’eux-mêmes et le peuple côtoient, tout en ayant un désir de l’intégrer dans l’histoire du royaume de France. Mais ils n’oublient pas le passé allemand de la région. On perçoit ainsi, à travers les deux historiens, des figures de médiateurs entre France et Allemagne.

Quand l’historien badois Jean-Daniel Schoepflin, professeur d’histoire à l’Université de Strasbourg, publie le premier volume de son Alsatia Illustrata en 1751, il est historiographe du roi Louis XV. Cet ouvrage constitue une prouesse scientifique pour le 18e siècle car, pour sa rédaction, Schoepflin a fait de nombreux voyages afin d’observer les vestiges archéologiques et exploiter les archives, écrites en allemand. L’exploitation de ces sources allemandes fait d’ailleurs défaut chez Louis Laguille, recteur de l’Université catholique de Strasbourg qui, en 1728, publiait une Histoire de la Province d’Alsace. En effet, il ne connaît que peu l’allemand et, de ce fait, néglige les sources historiques alsaciennes. D’ailleurs, si pour ce dernier, l’Alsace est surtout une province du royaume de France d’où sortirent les premiers rois de France, l’Alsace est pour Schoepflin un espace bien délimité par des frontières dans lequel se succédèrent peuples et institutions. Ainsi, Schoepflin exprime dans son Alsatia Illustrata la succession d’appartenances dont l’Alsace fut l’objet, de l’époque romaine à l’époque française. Par son exposé, l’Alsace devient véritablement une région française mais avec son histoire et ses institutions propres.

Trente ans plus tard, Philippe Grandidier écrit dans la préface de son Histoire ecclésiastique, militaire, civile et littéraire de la Province d’Alsace (1787), ouvrage dédié au roi Louis XVI :

L’histoire d’une province particulière ne tient qu’une ligne dans l’histoire universelle : mais un trait de plus au tableau général est toujours précieux, lorsqu’il peint les usages et les mœurs, ou quand il développe les progrès successifs des vertus et des vices. C’est un simple portrait de famille, qui cependant offre une physionomie intéressante à des parents et amis. (Grandidier, 1787 : 10)

Le lecteur perçoit aisément dans ces lignes que Grandidier considère l’Alsace comme ayant sa propre identité, tout en l’intégrant à l’histoire du royaume de France, et plus largement à l’histoire universelle. Par cet ouvrage, il peut proposer au public, à l’image de Schoepflin, une histoire du peuple au lieu d’une simple histoire des princes. Grandidier collabore également à des travaux historiques germaniques tels que la rédaction de la Germania Sacra du prince-abbé de Sankt-Blasien, mais aussi aux Subsidia Diplomatica de Stephan Alexander Wurdtwein (17191796), évêque auxiliaire de Worms, qui s’engagea dans le recueil des sources des établissements ecclésiastiques du Rhin Supérieur. Cette génération de savants du 18e siècle s’intéresse donc à une histoire qui consiste à décrire des faits et des institutions, et ainsi, à une histoire fondée sur les sources les plus incontestables.

Le cas de l’Alsace n’est pas unique. Les mêmes préoccupations identitaires et historiographiques se retrouvent également en Bretagne par exemple. Selon les anthropologues, spécialistes de l’identité bretonne, la « bretonnité », qui désigne un sentiment fort d’appartenance à la Bretagne, n’existait pas encore à la fin du 18e siècle. Elle apparaît plus tardivement puisqu’un regain d’intérêt pour l’histoire bretonne ne s’observe qu’au début du 19e siècle. En effet à Paris, en 1805, est fondée l’Académie Celtique qui se chargera de l’étude du mégalithique ainsi que de la sauvegarde du patrimoine architectural breton.

L’après Révolution : l’apparition d’une identité départementale

Le 2 novembre 1789, l’Assemblée Nationale vote la nationalisation des biens du clergé catholique. Puis, le 15 février 1790 sont créés les départements et les districts. Entre 1792 et 1799, l’Alsace subit une guerre rythmée par les allées et venues des offensives et contre-offensives des armées françaises. En 1797 est proclamée la République Cisrhénane, à travers laquelle les deux départements du Rhin s’insèrent alors dans un ensemble de six départements1 de langue populaire allemande et de langue politique et administrative française. À ce moment, la production historique est troublée : les sources historiques et archéologiques sont livrées à l’iconoclasme qui veut leur destruction, car on les considère alors comme ne constituant que des traces de la tyrannie et de la superstition passées du peuple. Mais cela n’empêche pas dans les années qui suivent de concentrer ces sources dans les bibliothèques et musées.

En effet, on observe un renouveau des bibliothèques suite au décret du 27 janvier 1794 qui ordonne que les livres soient affectés à des bibliothèques publiques. Ainsi, une grande partie des livres saisis est alors transférée à Strasbourg. Tous les ouvrages saisis sont ensuite catalogués puis entreposés soit au Grand Séminaire, soit à l’Hôtel de la Noblesse de Basse-Alsace.

L’impact de la Révolution française fut important et rapide : l’Alsace à présent divisée en départements, il était nécessaire de réécrire rapidement une histoire départementale. Les sociétés savantes qui sont créées à cette époque doivent contribuer à cet objectif. Elles rassemblent un public de lettrés mais également un public doté d’un pouvoir d’achat des ouvrages imprimés, comme les annuaires. Au lendemain de la Révolution est fondée la Société des Sciences et Arts (le 17 juin 1799), suivie par la Société d’Agriculture et d’Economie le 4 mai 1800. Ces deux sociétés fusionnèrent le 21 septembre 1802. C.G. Koch (17371813), président de la société, se charge d’un travail de recherche et de vulgarisation topographique, historiographique et statistique en langue française qui est à l’ordre du jour. La société publie notamment un Annuaire départemental.

Cet impact révolutionnaire sur les institutions est visible dans d’autres régions françaises. Ainsi, fondée à l’origine en 1682, l’Académie de Nîmes est supprimée durant la période révolutionnaire pour être refondée en 1804 sous le nom d’Académie du Gard. En 1809 est refondée l’Académie d’Orléans qui avait été supprimée en 1793 par le Comité d’Instruction Publique. Enfin, fondée en 1737, l’Académie d’Arras sera elle aussi refondée après la période révolutionnaire en 1817 sous le nom de Société royale d’encouragement pour les sciences, les lettres et les arts.

La Bretagne, quant à elle, avait été jusqu’en 1532 un duché indépendant et, en 1793, se voit totalement intégrée administrativement à la France. Suite à cette intégration, les traditions sociales et culturelles bretonnes connaissent des répercussions : la langue bretonne est réprimée, et les contenus historiques sont très vite axés sur l’histoire de France. Si, dans un premier temps, la Bretagne s'était engagée dans la Révolution française contre les privilèges de la noblesse et dans le mouvement d'intégration nationale (comme le démontre le soulèvement de Rennes en 1789), cela n’est plus le cas les années suivantes. En effet, un mouvement antirévolutionnaire donne naissance au « bretonisme », mouvement réfractaire issu des milieux de la droite catholique et dont sont proches la majorité des historiens bretons du 19e siècle. Ce mouvement lutte contre la centralisation française et défend la sauvegarde de la civilisation et de l'émancipation traditionnelles de la Bretagne. À ce moment donc, les Bretons ne se sentent guère solidaires de l'histoire nationale : ils se démarquent par leur combat pour leur souveraineté culturelle et par leur désir de souligner leur situation périphérique. Entre 1820 et 1830 sont fondées une multitude de sociétés savantes basées sur un vaste réseau d’institutions et de publications. Cette première phase de constitution de l’histoire régionale bretonne est d’abord assurée par l’aristocratie, puis, au fur et à mesure, par la bourgeoisie.

Dans le Poitou, les États Généraux de 1789 visent à tracer des circonscriptions électorales égales. Il s’agit là d’une offensive contre l’esprit provincial et contre les intendants poitevins. Une première décision est de découper le Poitou en deux départements, le Haut et Bas Poitou avec Poitiers et Fontenay-le-Comte comme chefs-lieux. Les députés de la partie centrale de la province du Poitou s’opposent à cette solution, jugeant trop grande la superficie des deux départements et s’inquiétant du sort de Niort (menacé d’être incorporé au département d’Aunis). Finalement, la province sera découpée en trois départements : la Vienne s’annexe au Loudunais pour le département central, les Deux-Sèvres et la Vendée. Ainsi, à travers cette division, l’unité provinciale est brisée.

Une identité patrimoniale et biculturelle : la redécouverte des monuments archéologiques et des monuments de l’esprit

De 1800 à 1813, l’Alsace fait partie du premier Empire napoléonien. Les Alsaciens prennent parti pour Napoléon Ier en raison de leur désir de voir respecter les principes du gouvernement représentatif, les droits sacrés de la propriété, de l’égalité et de la liberté ainsi que de voir rétablir le culte de leurs pères. L’Alsace est donc intégrée aussi bien psychologiquement qu’économiquement dans l’espace français. Sous la Restauration (18151830), l’Alsace reste française et le patriotisme est bien ancré dans le cœur et les convictions des Alsaciens. Cependant, l’Alsace demeure une région à part car les Alsaciens se refusent à abandonner leurs dialectes et à délaisser leurs liens avec l’Allemagne : ceci va continuer à tirailler les Alsaciens tout au long du 19e siècle. Malgré le sentiment national qui continue de régner, la mise en avant du patrimoine qui a lieu durant cette période, associée aux travaux historiques, mettent l’accent sur la biculturalité de l’Alsace.

L’enquête lancée par le préfet Montalivet en 1810 engage l’ensemble des historiens français à l’écriture d’une histoire nationale. Cette enquête exige de chaque région française de mener des travaux sur les arts, l’histoire et l’antiquité. Ceci a notamment permis à l’historien Alexandre de Laborde (17731842) de publier en 1816 ses Monuments de la France organisés chronologiquement. L’enquête est à nouveau relancée en 1819 par manque de résultats de la première.

C’est dans ce cadre que Jean-Geoffroi Schweighaeuser (17761844) et Philippe-Aimé de Golbéry (17861854) rédigent leurs Antiquités de l’Alsace qu’ils publient entre 1825 et 1828. L’introduction du volume sur le Haut-Rhin témoigne d’un désir franc de comprendre les origines de l’Alsace. Ainsi, les auteurs développent les grandes lignes de l’histoire du Rhin, évoquant les divers peuples qui parcoururent ce territoire depuis l’Antiquité. Ils illustrent cette histoire par des lithographies mettant les vestiges archéologiques en scène, pour le plaisir du lecteur :

Une ère nouvelle s’ouvre pour l’Alsace : elle a partagé la gloire de la France, elle a partagé ses malheurs. Qu’elle jouisse avec elle des institutions qui lui garantissent une sage liberté ; mais qu’à ses espérances elle joigne aussi ses souvenirs : qu’elle garde pour cette nouvelle époque les monuments que les âges ont respectés. (Schweighaeuser et Golbéry, 1825 : 11)

Bien que plus tardive, il est également essentiel de rappeler la création de la Société pour la Conservation des Monuments Historiques d’Alsace, fondée en 1855 par le préfet du Bas-Rhin Stanislas Migneret (18091884). La société a pour principal but de prévenir la ruine des vestiges archéologiques afin de préserver le patrimoine alsacien.

Outre la redécouverte des vestiges archéologiques se déploie la redécouverte de monuments littéraires. On s’intéresse aux manuscrits médiévaux allemands tels que le poème Parzival et l’Hortus Deliciarum d’Herrade von Landsberg (entre 1125 et 11301195) que l’historien Chrétien Engelhardt (17751858) édite en 1818. De même, les chroniques médiévales et modernes allemandes font l’objet d’une édition. Ainsi paraissent en 1843 et 1848 les deux tomes du Code historique et diplomatique de la ville de Strasbourg dans lesquels sont éditées, par Louis Schneegans (18121858) et Adam Walter Strobel (17921850), les chroniques de Fritsche Closener (13151396), Jacob Twinger von Koenigshoven (13461420) et Maternus Berler (16e siècle), à la demande du maire de Strasbourg, Schutzenberger.

Les premières revues régionales : une identité catholique et protestante ?

Sous le Second Empire, la publication d’un grand nombre de revues régionales témoigne de l’importance de l’histoire alsatique à cette période. Fondée en 1833, la revue Protestantisches Kirchen und Schulblatt, dirigée principalement par l’inspecteur du Directoire de l’Église de la Confession d’Augsbourg Boeckel, quatre pasteurs et le professeur A.W. Strobel, se veut une revue régionale patriotique dans laquelle prime l’histoire de l’Église et de l’école d’Alsace. Puis, en 1840, l’évêque de Strasbourg André Raess (17941887) fonde le Katholisches Kirchen und Schulblatt, dans lequel la recherche historique de l’Église catholique d’Alsace est célébrée. En effet, selon François Igersheim (2000 :108109), le premier numéro de la revue atteste d’un parti pris : l’Église Catholique d’Alsace est l’Alsace. Ceci contraste donc fortement avec la revue protestante dont l’historiographie est libérale. Pour l’évêque, l’Alsace est une région au catholicisme populaire et profondément enraciné.

Parallèlement, les frères Stoeber, strasbourgeois et protestants, fondent en 1838 la revue Erwinia. Cette revue prône la germanité culturelle de l’Alsace en accueillant notamment le « Wir reden deutsch » d’Edouard Reuss (18041891), qui rappelle par ailleurs que les protestants se sentent politiquement français mais religieusement allemands. Cette tradition de revues protestantes se poursuit à travers la publication, en 1842, des Elsässische Neujahrblätter par Auguste Stoeber (18081884) et Frédéric Otte puis, en 1851, de l’Alsatia, par Auguste Stoeber également. Ces revues, toujours à caractère patriotique, rassemblent poésies, légendes, coutumes et extraits de chroniques médiévales et modernes. Elles se veulent partisanes de l’âme du peuple. De tradition postromantique, ce cercle protestant est effectivement héritier du romantisme allemand.

Dans l’ouest breton, la mort du particularisme politique de la province fait place à une fidélité à la religion catholique et romaine et à la dynastie des Bourbons encouragée par Châteaubriand. La Bretagne devient alors un décor idéal pour le Roman Noir. D’autre part, pour donner une image véridique de leur province, des celtomanes tels que Camille Mellinet (17951843) publient, dans la revue le Lycée Armoricain (18231831), des documents concernant les activités économiques, agricoles et industrielles de la Bretagne, ainsi que des textes médiévaux, des études sur les mœurs et des travaux linguistiques.

Une identité populaire ?

Historiens et folkloristes issus du milieu protestant s’intéressent aux traditions et coutumes alsaciennes. Ils sont influencés par le courant romantique d’Heidelberg, importé par Achim von Arnim (17811831) et Clemens Brentano (17781842), ainsi que par la vision historique des frères Grimm qui affirment que l’historien est précédé par le peuple. Impossible donc pour les Grimm que l’historiographie se limite uniquement aux sources historiques et archéologiques : une grande partie de la vérité historique provient du peuple. Le romantisme allemand, luttant contre le rationalisme et prônant la redécouverte du fantastique et de l’aventureux (comme dans le roman), débute sous l’influence du poète Herder (17441803), suivi par Goethe (17491832), Schiller (1759-1805) et Lenz (17511792). En Alsace, le romantisme fait son entrée en 1760, année où est fondé un cercle littéraire sous l’initiative de Jean-Daniel Salzmann, poète et ami de Goethe. De ce cercle feront partie par la suite les intellectuels alsaciens et étrangers qui participeront au mouvement politique et littéraire allemand du Sturm und Drang. Ce mouvement cherche à combattre le classicisme et à mettre en avant un humanitarisme trouvant ses sources dans les éléments de la nature. À la fin du 18e et au début du 19e siècle, l’Alsace voit apparaître trois poètes régionaux, Daniel Ehrenfried Stoeber, Auguste Lamey (17721861) et Charles Frédéric Hartmann (17881864) qui, eux, chantent en allemand la gloire de la France napoléonienne. La citation de Daniel Ehrenfried Stoeber (17791835), « Deutsch ist meine Leier, gallish mein Schwert », reste le leimotiv de cette époque.

Il s’agit là d’une période où les historiens et lettrés protestants vont s’affirmer à travers leur intérêt pour la culture vernaculaire. Les spécificités alsaciennes – traditions, coutumes, dialecte – sont mises en exergue dans les publications. Ainsi, entre 1841 et 1849, l’historien Adam Strobel publie en allemand sa Vaterländische Geschichte des Elsasses en six volumes. Il s’attache, de même que Schweighaeuser et Golbéry, à écrire une histoire patriotique mais porte un intérêt tout particulier aux coutumes et traditions populaires qui revêtent pour lui une grande importance. Il écrit dans la préface de son ouvrage :

[…] et l’on n’exclura de notre attention aucun des usages des coutumes, des fêtes des diverses localités, tout comme on tient compte des manifestations de l’esprit commun… (Igersheim, 2006 : 81)2

Pour le versant catholique se détache la figure de l’historien et abbé Charles Auguste Hanauer (1828-1908), fervent admirateur du Moyen Âge et de l’époque moderne, pour qui la Révolution française est venue casser les droits féodaux. Il contribue, entre 1840 et 1878, à l’édition des Weisthümer, lancée par Jacob Grimm (17851863), et publie plusieurs études sur la paysannerie médiévale, dont un ouvrage intitulé Les Paysans d’Alsace, publié en 1865.

Dès les années 1840, un jeune poète et folkloriste alsacien, Auguste Stoeber, entre sur la scène littéraire de l’Alsace en publiant notamment, en 1842, un recueil de légendes alsaciennes rédigées sous forme de poésies, sous le titre Elsässische Sagenbuch. Inspiré par le romantisme allemand et, à travers lui, par le mouvement de collecte de contes et légendes qui débute à la fin du 18e siècle en Allemagne, Stoeber est désireux de capter l’âme du peuple dans sa version la plus poétique. Dix ans plus tard, influencé par les frères Grimm qu’il rencontre lors d’un congrès à Francfort en 1846, il se réapproprie ce recueil, non plus avec un regard poétique mais avec un regard scientifique. C’est ainsi qu’un second ouvrage, publié en 1852 sous le titre Die Sagen des Elsasses, naît de réflexions nouvelles s’appuyant sur l’archéologie et l’historicité de ces légendes alsaciennes. Si le premier ouvrage ne s’intéresse qu’à poétiser des tableaux du passé s’attachant à divers lieux alsaciens, le second élimine le versant poétique pour ne retenir que le matériau brut des légendes alsaciennes. En effet, les frères Grimm ont confié à Auguste Stoeber que si l’on transforme les récits issus du peuple, on perd l’essence première des récits légendaires qui est issue de l’âme du peuple. Les Sagen des Elsasses s’appuient donc, d’une part, sur des chroniques médiévales et modernes et, d’autre part, sur des traditions orales pures ou mises par écrit dans les ouvrages savants de l’époque. La rédaction de cet ouvrage prend place dans un contexte politique et culturel durant lequel l’Alsace, faisant partie du premier Empire napoléonien, aime à se remémorer sa souche allemande et mettre en avant sa double culture.

Du côté breton a lieu une collecte des chansons populaires encouragée par l’imprimeur Alexandre Ledan (17771855) à Morlaix ainsi que par des propriétaires nobles tels que le comte de Kergariou et Théodore Hersart de la Villemarqué (18151895), qui publiera en 1837 un recueil de chants populaires intitulé Barzaz Breiz.

Conclusion

L’écriture de l’histoire de l’Alsace permet à la région de créer sa propre identité. Au 18e siècle, l’Alsace est enfin clairement définie, historiquement et géographiquement. Faisant partie du Royaume de France, elle se présente comme ayant ses spécificités et son origine propre. Puis, durant la première moitié du 19e siècle, les historiens et folkloristes, de confession protestante, s’attachent à mettre en avant la germanité de l’Alsace en publiant une histoire patriotique de la région dans laquelle sont propagés les us, coutumes et traditions populaires. Il n’est pas question de ne faire qu’une histoire de la noblesse, mais également une histoire du peuple.

C’est seulement à partir de 1870, une fois l’Alsace annexée par l’Allemagne, que les liens culturels, linguistiques et historiques de la région font véritablement d’elle l’objet principal d’une polémique autour des revendications territoriales allemandes dans laquelle les arguments tirés de l’histoire sont forcément mis en évidence. La nature de la nation fera alors débat entre l’historien de l’Antiquité Theodor Mommsen (18171903) et le médiéviste Fustel de Coulanges (18301889) : le premier considère les Alsaciens comme un peuple germanique qui naturellement doit être lié à l’Allemagne, le second défend une thèse libérale affirmant qu’un peuple peut s’autodéterminer car selon lui, ce ne sont ni la langue, ni la race qui créent une nation, mais bien ses implications dans la vie de la nation française, ceci depuis la Révolution.


BIBLIOGRAPHIE

Chaline, J.-P., 1995, Sociabilité et érudition : les sociétés savantes en France, xixexxe siècles, Éditions du CTHS.

Crozet, R., 1949, Histoire du Poitou, Paris, Presses universitaires de France.

Igersheim, F., 2000, « Faire de l’histoire d’Alsace : 18001870 », Revue d’Alsace 126, p. 85130.

Igersheim, F., 2003, « L’Alsace et ses historiens : 16801914 », Revue d’Alsace 129, p. 287298.

Igersheim, F., 2006, L’Alsace et ses historiens, 1680‑1914 : la fabrique des monuments, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg.

Nicolas, G. (dir.), 2001, La construction de l’identité régionale : les exemples de la Saxe et de la Bretagne, xviiiexxe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes.

Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, 1982-2003, Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie d’Alsace.

Voss, J., 1999, Jean-Daniel Schoepflin (1694‑1771) : un Alsacien de l’Europe des Lumières, Strasbourg, Société savante d’Alsace.


Notes

1 Bas-Rhin, Haut-Rhin, la Roer, la Sarre, Rhin-et-Moselle et le Mont-Tonnerre, les quatre autres départements ayant été officiellement annexés à la France en 1801.

2 Traduction de l’allemand au français de François Igersheim.


POUR CITER CE DOCUMENT

Kern, Laura, 2017, «Les identités de l’Alsace à la croisée des préoccupations historiques et archéologiques régionales (1751-1870)», Strathèse, 5/ 2017. Identités plurielles, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://strathese.unistra.fr/strathese/index.php?id=1011
 


A PROPOS DE

Laura Kern

Arts, civilisation et histoire de l’Europe (ARCHE, EA 3400), Université de Strasbourg